Les deux marchés du carbone
Souvent confondus bien que très différents, le secteur du carbone se structure en deux marchés distincts : l'obligatoire (ou réglementé) et le volontaire. Chacun obéit à des mécanismes, des acteurs, des secteurs couverts et des objectifs spécifiques. Comprendre cette distinction est essentiel pour saisir les enjeux climatiques actuels, les opportunités de réduction des émissions et les rôles respectifs des gouvernements et du secteur privé dans la transition énergétique.
Le marché du carbone obligatoire (SEQE-UE)
Le marché du carbone obligatoire a été mis en place en 2005, suite au protocole de Kyoto, basé sur un système d'échange des quotas d'émissions de l'Union Européenne (SEQE-UE). Ce marché réglementé est le plus grand et le plus mature système d'échange de droits d'émission au monde, couvrant approximativement 40% des émissions de l'Union Européenne. Il octroie annuellement des quotas (crédits d'émission) à environ 12 000 installations dans les secteurs énergivores : électricité, raffinage, sidérurgie, cimenteries, usines chimiques, aviation intra-européenne, production d'aluminium et papier-carton. Chaque entreprise reçoit un nombre de quotas correspondant à sa limite d'émissions autorisée, déterminée par le gouvernement selon des critères de performance industrielle.
Fonctionnement du système obligatoire
Le dépassement de ces seuils oblige les entreprises à acquérir des quotas carbone supplémentaires sur le marché secondaire, ce qui a un coût financier direct. Inversement, les entreprises qui réduisent leurs émissions en dessous de leur quota peuvent vendre leurs quotas excédentaires à d'autres entreprises, ce qui les rémunère pour leurs efforts de réduction. Le prix du carbone fluctue selon l'offre et la demande, influencé par les conditions macroéconomiques, les politiques climatiques et les objectifs d'émissions. En 2024, le prix du carbone dans le SEQE-UE oscille entre 60 et 90 euros par tonne de CO₂. Ce mécanisme crée une incitation économique forte pour que les entreprises réduisent leurs émissions, car la réduction devient plus rentable que l'achat de quotas à long terme. Depuis sa création, le SEQE-UE a contribué à réduire les émissions couvertes de 35%.
Le marché du carbone volontaire
Le marché volontaire du carbone est fondamentalement différent du système obligatoire. Il n'est pas réglementé par l'État mais repose sur la volonté des entreprises, collectivités, individus et organisations à financer des projets de réduction ou de séquestration de carbone au-delà de leurs obligations légales. Ces projets génèrent des crédits carbone (ou unités de réductions d'émissions certifiées) qui peuvent être achetés par les entreprises souhaitant compenser volontairement leurs émissions résiduelles après avoir épuisé les options d'évitement et de réduction. En France, le Label Bas-Carbone représente le référentiel national et public de qualité pour les projets volontaires, garantissant l'intégrité environnementale et la traçabilité.
Caractéristiques du marché volontaire
Le marché volontaire inclut une grande variété de projets : reboisement et gestion forestière durable, restauration et gestion des prairies permanentes, méthanisation agricole, efficacité énergétique dans l'agriculture et les bâtiments, énergies renouvelables locales, gestion des haies et agroforesterie. Les prix dans le marché volontaire sont généralement plus élevés que ceux du SEQE-UE (100 à 200 euros par tonne) car les projets apportent des co-bénéfices additionnels : impact environnemental local, création d'emplois verts, amélioration de la biodiversité, services écosystémiques renforcés, engagement communautaire. En France, le marché volontaire des crédits carbone a connu une croissance significative depuis 2020, stimulée par la demande croissante des entreprises s'engageant dans des stratégies net-zéro et par une prise de conscience accrue de la nécessité d'agir. Le volume de transactions représente plusieurs millions de tonnes CO₂ équivalent annuellement, avec une tendance haussière.
Enjeux et complémentarité des deux marchés
Ces deux marchés sont complémentaires et jouent des rôles distincts mais synergiques. Le marché obligatoire impose une réduction minimale des émissions aux secteurs couverts, créant une exigence légale et un coût économique à la pollution. Le marché volontaire permet aux autres secteurs non couverts et aux entreprises d'aller au-delà de leurs obligations légales pour atteindre des objectifs plus ambitieux de neutralité carbone. Pour atteindre les objectifs climatiques de l'Union Européenne (réduction de 55% des émissions d'ici 2030 par rapport à 1990), les deux mécanismes jouent un rôle crucial et indispensable. Les entreprises conscientes des enjeux climatiques combinent souvent les deux approches : respecter strictement leurs obligations légales du SEQE-UE et investir parallèlement dans des projets volontaires labellisés Bas-Carbone pour atteindre leurs ambitions de neutralité carbone.



